Le 7 juillet dernier, Jeannine et moi étions invitées chez Lucie Albertini Guillevic dans son appartement du 47, rue Claude Bernard où vécut Guillevic jusqu'à la fin. Accueil simple et chaleureux, entente immédiate, notre rencontre fut un merveilleux moment de bonheur et de partage. Lucie nous parla de ses projets autour de l'oeuvre de Guillevic, nous montra religieusement ses plus précieux carnets de jeunesse dont elle nous lut un poème sur la beauté éphémère des roses...

Dans un poème, nous dit Lucie, il faut d'une part que les mots se tiennent et d'autre part que le poème soit "centré". Lucie nous parla alors de Karlheinz Graf Dürckheim auteur notamment de Hara, centre vital de l'homme... Rentrée chez moi, je me mis à feuilleter L'Art poétique de Guillevic, où (presque) à la fin se trouvent ces vers cités par coeur par Lucie :

"Un souffle
Qui essaie de durer."

Mais un autre passage attira mon attention :

"Le cercle
Est la meilleure figure
Pour le poème."

Quelques jours plus tard, le 19 juillet, reprenant à nouveau (pour la nième fois !) l'album-CD de Jeannine, Offre-moi ce oui... la première page me sauta soudain aux yeux. Comme Jean Joubert (dont Jeannine m'a transmis la lettre le 23 juillet), j'ai été frappée par ce qui pourrait être véritablement sa devise : « Caresse de lumière, à la trace je te suis » . Elle est inscrite dans une sorte de cartouche rond, de médaillon, de camée, ou bien de soleil ou encore de pétale de rose (?) ou tout ce que l'on voudra, en tout cas une figure de cercle ! (Ô Guillevic) qui se termine plutôt en spirale (comme des paroles dans une bulle de bande dessinée (?)).

Je relus alors de façon plus approfondie Offre-moi ce oui... en entier. Vingt poèmes parmi les plus beaux de tous ceux écrits par Jeannine, et formant une splendide Anthologie. Car il s'agit bien d'une anthologie et l'on prend plaisir - si l'on a la chance de posséder et de connaître la majeure partie de ses livres publiés - à retrouver ici le fil d'Ariane et la quintessence de toute son oeuvre.

Un parcours qui va (sans ordre chronologique) de L'Amande douce amère ("J'ai trop de musique dans la tête", "je n'ai rien à conter") jusqu'à L'Écho des nuits ("Toutes ces nuits", "Prières à la nuit", ...) en passant par Le Sang des cailloux ("Laisse parler les pierres"), Jeux d'osselets ("Quand l'espérance s'obscurcit"), Le Tracé des sèves ("Métamorphose"), De chair et de lumière ("Être", "Offre-moi ce oui", ...), Vincent de la toile au poème ("L"oreille coupée"...)  et un ou deux inédits (dont "Magie secrète" qui m'est particulièrement cher).

Je m'amuse à rechercher l'aiguille dans la botte de foin, non, une des mille et une pépites d'or, « Caresse de lumière, à la trace je te suis » et trouve la réponse dans Sablier des métamorphoses (p. 112).

Mais quelle importance si je suis moi aussi à la trace cette "caresse de lumière", cette "pluie d'or", dans chacun de ses livres ? Oui, Offre-moi ce oui... est une anthologie, mais quelle anthologie et quelle unité ! Quelle métamorphose ! Les poèmes paraissent parfois sous des titres différents ou avec quelques très rares retouches, mais surtout avec des modifications de mise en page et de composition d'ensemble qui en font de toute façon une édition entièrement nouvelle.  

 Offre-moi ce oui... n'a pas fini de nous enchanter. Les magnifiques illustrations en couleur de Wilfrid Ménard en font un livre d'artiste et c'est aussi un album multimédia grâce à la présence d'un précieux disque compact (encore une forme ronde !) : les poèmes sont lus par Jeannine elle-même, avec son talent habituel de diseuse, accompagnée, en osmose, par le compositeur et guitariste Alain Richou que l'on entend également jouer seul.

Jeannine Dion-Guérin signe ici, avec ses amis peintre et musicien, un ouvrage d'art total où s'unissent poésie, peinture et musique. En même temps j'y trouve l'écho de cette célèbre parole de René Char : "Un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver."

 

Nathalie Cousin, 27 juillet 2014


 

Pour toi, Jeannine, cerise sur le gâteau ?, j'ai composé ce dodécamot à partir de 12 "motèmes" pris au hasard dans douze de tes livres :
 
Par quels sortilèges, d'une bouche entrouverte, peuvent surgir autant de clameurs et de cris différents, ris,  hennissements impavides ou pétrifiés, chants tonals, atonals, mélopées, trilles flexibles d'oiseaux ?
Je les entends, ces "voix du monde" franchissant tous les murs du son, toutes les frontières temporelles arbitraires confondues entre passé, présent et avenir, pour revenir toujours au souffle puisé à l'écume du silence.
Dodécamot 24, 8 juillet 2014.
Merci Jeannine !
Nathalie