J'ai lu et relu en tous sens "Lumière des mots", éblouie par la beauté et la profondeur de ce vrai livre d'artistes aux facettes et aux échos multiples. "De la toile au poème" (cf. l'anthologie "Vincent, de la toile au poème", 1990), « de tableaux en tableaux, de rimes en versets », un fructueux et intime dialogue entre la poète Jeannine Dion-Guérin et le peintre Casimir Farley se noue, inauguré de très longue date à la faveur de leur rencontre tutélaire autour de Van Gogh et de son idée de phalanstère d'artistes en vogue au 19e siècle et issu des théories utopiques de Charles Fourier sur la société.
En 2007, Jeannine Dion-Guérin publie "L'écho des nuits" (Editinter) avec des illustrations (en noir et blanc) de Casimir Farley. Une douzaine d'années plus tard, "en progression du noir et blanc vers la couleur lumineuse"  ainsi apparaît le passage de "L'écho des nuits"  - "cette longue nuit des mots", à "Lumière des mots" (où est à nouveau reproduit, mais en couleurs cette fois, le tableau "La ronde" utilisé en illustration de couverture pour L'écho des nuits). Prophétique écho des nuits où Jeannine Dion-Guérin écrivait déjà : "dans la lie du néant reconnu, accompli / tu découvriras la lumière du monde". Dans "Lumière des mots" les tableaux de Casimir Farley n'"illustrent" plus seulement le livre, mais sont devenus féconde source d'émotions et d'inspiration poétique, l'alliance de la poésie et de la peinture faisant ici jaillir une "de ces "oeuvres interactives qui, seules, méritent précisément l’appellation de "livres de dialogue" (Frédérique Martin-Scherrer).
Les deux livres m’apparaissent comme la matérialisation symbolique du thème de "Janus, dieu aux deux visages", "d'une face l'autre modelée / aimantée par la lumière / par l'ombre tourmentée". Nombre de tableaux de Casimir Farley rendent visible cette dualité essentielle d'"harmonisation des contraires" jusque dans les étonnants portraits du poète qui figurent à la fin de "Lumière des mots".
Sept portraits, comme autant de « facettes authentiques » (Murakami), mais où s’entrelacent subtilement la personnalité du poète et celle du peintre, où jeux de masques et de réfraction amènent à se poser la question : « De qui te sens-tu le plus proche ? / de la réalité ou de la copie ? » Mystères et secrets, rébus, énigmes, signes à décrypter, constituent la toile de fond de la quête spirituelle des deux artistes ; enfin, après une dernière "question posée" vient enfin la "question résolue" avec ce regard confiant et serein de Jeannine levé en "lumière ascendante" vers le ciel, comme si la réponse résidait vraiment dans la "résolution de la lumière", c'est-à-dire le triomphe de l'art et de la poésie annoncé dans "L'écho des nuits" : "Dès lors la poésie triomphera, plus irradiante qu’un plein jour ! ou : "les mots sont des réverbères L’Allumeur, c’est l’émerveillement", ce que proclame autrement "Lumière des mots" :
"Le Beau existe
Dissimulé dans les interstices de ma parole à la tienne
duvet d’oiselet frondeur déposé sur ton front
Dans l’étoile noyée d’eau des regards éblouis
Arc-en-ciel du bonheur né d’orages et de pluies"

Il y aurait tant à dire encore, à "décrypter" dans chaque poème et chaque tableau de "Lumière des mots" pour en percevoir "la muette mélodie / sorte de symphonie dérobée à Mahler ?", encore une référence inter- ou extratextuelle troublante à "L'écho des nuits" et au poème "Le chant de la terre" si l'on se souvient du 6e Lied de cette quasi symphonie de Mahler (L'Adieu), qui commence par un coucher de soleil et se termine par ces mots : "Partout, la terre bien-aimée    
Fleurit au printemps et verdit à nouveau !    
Partout et éternellement, les lointains bleuissent de lumière !    
Éternellement… éternellement…"

"Se multiplient les Signes"... Dans "Lumière des mots", ils résonnent d'échos en échos, chorégraphiés par Casimir Farley, "Ébloui(s) aux cimaises / De l’éternel Printemps"... quand "s'exalteront de couleur exulteront le noir, le gris comme le blanc nacré" ... "toutes terreurs apaisées / degrés après degrés / aborderont sereinement /le karma de l’éternité !"

Jeannine Dion-Guérin tend sans cesse vers le désir de s'émerveiller, de « célébrer la vie » , de rendre « hommage au Vivant ». Elle « célèbre la grand-messe de la nature », défend l'Humain « malgré l’âme de porcelaine et ses ondes de séisme » et dit résolument « NON à la violence ». Elle chante la beauté de l'Univers, dont témoigne la plus petite « fleur des prés épanouie à la bonne heure / refermée à la minute dite » (De la destinée).
Elle rejoint Casimir Farley dans sa "recherche spirituelle" en composant avec lui ce magnifique livre d’artistes rempli de paroles lumineuses comme des gemmaux n'ayant "pour mission terrestre / que de raviver vivifier / l'humaine espérance". Il s’agit bien d’un « dialogue en profondeur engagé par quelques téméraires aventurés si loin dans le don d’eux-mêmes à un proche, à un autre, à un égal, qu’ils ont matériellement précipité dans un volume un peu de l’éclat qui escorte sur la terre les " amitiés stellaires " (Nietzsche)  ». (François Zenone et Yves Peyré, "Les peintres et les livres", exposition, Centre régional dʹart contemporain Midi-Pyrénées, 1990).

Nathalie COUSIN, février 2019