Les Sabots de bois vert

hommage au poète Guillevic

de Jeannine Dion-Guérin

Dans la brume entre-apparue s’entre-ouvre le recueil, jusqu’à ce que « sens suive » et se construise au fil des pages.

Comme un fil jamais rompu on retrouve les « êtres » laissés à l’ombre des pages d’un non dernier recueil, voici la bactérie, l’arbre et l’oiseau.

Les mots font entendre leur cri, cris partagés et vigoureux des mouettes, de la pie, cri silencieux du Cri. Les yeux entendent ce cri non écrit, non-dit des pierres haut levées.

Texte entre terre et mer, entre grèves et landes, entre grève et glaise dans lequel bruit le vivant de l’entre-deux. L’écume de place en plage se fait voile de mariée. Elle se fait consolatrice de l’arbre et je vois le pin-parasol qui « pleure des larmes de résine ». Mais n’est-ce pas un même malaxement de vie qui donne corps aux mots ?

Je ne crois pas « qu’il pleure le ciel de Bretagne » ; parfois il écume, parfois il s’embrume à moins qu’il ne s’enfume du tabac des crânes des bardes ou de celui des poètes qui tournent en rond sur le Chemin des Douaniers. Et qu’importe qu’ils soient hommes ou femmes puisque c’est de l’inspiration-expiration qu’il s’agit.

Au retour d’un voyage qu’on suppose de Carnac, le cri se fait tri. Les mots reprochent « à l’indocile moleskine d’être moins douillette qu’en des bras ». Pourtant le train mène au pays des rêves et je sais ces rêves-là, j’ai tant voyagé et tant abandonné de brumes sur tant de quais de gares… Mais sûrement que je n’ai pas rêvé assez fort car jamais je n’ai entrevu aux baies des convois « des spermatozoïdes enflammant des ovocytes ».

Sais-tu, chère poète, que l’autre jour venant vers toi, j’ai croisé un quadrille de pies chamailleuses qui jouaient à saute-fenêtres comme pour m’indiquer le chemin ? Etaient-ce tes pies précaires et sans-abris ?

Moi qui ne goûte ces éoliennes qui poussent partout (j’ai tort certainement), voici que j’en croise une dans tes pages ! Déjà je les entends grincer de la rouille qui les aura rongées…Mais quand elles n’y seront plus, toujours vogueront les voiles blanche « des cotres solitaires ».

Les mots, les mots dansent la gavotte, ils frappent du talon, ils bêchent la terre, terre à poèmes, terre à bonheur d’un même chant d’émerveillements. Et de ce martèlement adviennent ensemble, et le tournesol, et le blé. Celui-là, je le vois noir à cause de ses fleurs blanches et rosées.

Au détour d’un vers, Descartes, qui ne s’attendait pas à être là, se fait souffleter et nous ne pouvons qu’à peine en retenir le sourire. Et pourquoi donc se retenir ? De temps en temps, de-ci de-là, on croise des amusements de mots. Pourquoi le poème ne devrait-il être que triste et grave ? Les yeux se prennent dans leur traîne fileuse et se laissent séduire par des carillonnements.

Puis vient l’Arbre, tantôt ivre tantôt fruitier ; à peine entrevu que déjà il joue à cache-cache avec son ombre, d’elle, même « il découche » ! Et c’est bien grâce « aux lumineuses consolations de l’étoile » que le « saule octogénaire et arthritique » ne pleure pas. Puisqu’il a des amis, pourquoi sangloterait-il ?

Les vers tirant à leur fin, les voici qui nous invitent à un voyage au centre de la terre. Tâtée du doigt la biosphère se laisse chatouiller la paume, par un vers de terre qui certainement se blottissait sous la pierre guillevicienne…

Je renonce à user de qualificatifs pour ce recueil minéral-végétal, que sans doute Guillevic, à la barbe duquel je ne me suis jamais frotté, n’aurait semble-t-il pas désavoué ?

C’est un texte d’images, aussi un texte de questionnements, la nuit était-elle d’incertitude ? Le poète s’interroge encore, lui qui n’ose asséner les certitudes qu’il n’a pas, lui qui jadis réclamait « un petit rab d’amour » demande cette fois un supplément de lumière, serait-d’un renoncement ?

Non, en « brassées de voyelles » comme vol de papillons, s’élèvent les mots vers celui auquel le recueil rend hommage. Serait-ce la clé de l’armoire qui s’ouvrirait enfin, pour s’offrir une fenêtre sur les : vers-pâturages ?

                                                                                    Philippe Deniard